de Crisse et Boube
aux éditions Soleil
Transmission de témoin ou nouvelle ère ?
Il
est des héros qu’il est difficile de voir renaître. En 1994,
Le Goût du sulfur achevait les aventures de Zorya dans sa quête
de la gestalt des cinq sens. La splendide héroïne de Crisse y perdait
ses dernières illusions et voyait son âme pervertie à jamais.
A jamais disais-je ? Une fois le cycle achevé, la boucle bouclée,
difficile de comprendre (admettre ?) que Zorya, désormais devenue la quintessence
du mal, puisse à nouveau servir d’héroïne à un second
cycle de L’Epée de cristal.
Autant
dire que j’étais extrêmement circonspect avant de lire la toute nouvelle
Cité des Vents qui ouvre une suite (?) ou plutôt
un nouvel espace aux aventures de Zorya. Plus qu’un second cycle, cette transposition
de L’Epée de cristal dans un univers post-apocalyptique
urbain aurait mérité à mon sens une numérotation propre
car, hormis les six planches de transition dessinées par Crisse, cette
Epée de Cristal-ci semble bien éloignée
des thèmes de sa vénérable aînée.
Les
non moins vénérables auteurs du premier cycle (Goupil et Crisse),
se sont cette fois associés à quatre nouvelles mains : Kainsow est
venu seconder Goupil au scénario, tandis que Boube reprend le flambeau
graphique, offrant par la même occasion une taille de bonnet supplémentaire
à l’héroïne zébrée de Crisse. Et n’attendez pas
que je me prive du plaisir de comparer le travail des uns à celui des autres,
ce cycle-ci à celui-là : quand on hérite d’un nom aussi reconnu
que celui de L’Epée de cristal, on ne peut pas non plus
s’attendre à voir passer sous silence le glorieux passé de la série.
"Car sans la vie le temps n’est plus"
En
anéantissant toute vie dans le monde de Sulfur, Zorya n’a fait que remplir
les desseins de Nugiksis, entité maléfique qui la manipulait depuis
toujours. Pour avoir refusé de partager la gloire de Nugiksis, Zorya et
Argas se voient condamnés à l’immortalité dans un monde de
désolation. Mais ils parviennent à s’échapper en suivant
Nugiksis dans les entrailles du temps et de l’espace, jusqu’à atterrir
sur un nouveau monde, le monde de la cité des vents.
New-York
est désormais peuplée de mutants cannibales qui vouent un culte
immodéré à Nugiksis. Ce culte est rendu au son du "Sans
la vie le temps n’est plus", dans les églises encore debout d’une
cité dévastée par l’holocauste. Dans ce monde sanglant et
dangereux, Zorya poursuit sa quête d’un moyen de mourir enfin. Sur son chemin,
elle va rencontrer Le Moignon, un anthonome préservé des mutations,
et qui semble investi de la personnalité du Néant, formant ainsi
un allié bien inattendu pour la belle. Par son intermédiaire, le
chemin vers Nugiksis et vers la délivrance se révèle : il
faudra à Zorya cheminer jusqu’au toit du monde, au coeur de l’Himalaya.
Zorya
est morte. Vive Zorya !
La
question que l’on est en droit de se poser quand on lit une suite aussi radicalement
différente dans sa construction, son univers et ses personnages, est celle
de la nécessité de voir apposé sur cette Cité
des vents, la marque de L’Epée de cristal...
Bien sûr on y retrouve Zorya et Argas, bien sûr les fils semblent
se tisser transversalement entre les deux cycles, mais parallèllement,
les auteurs font montre d’un tel parti pris de ne pas refaire L’Epée
de cristal (premier cycle), qu’ils n’y parviennent sans doute que trop
bien. D’ailleurs, les six premières planches dessinées par Crisse
paraissent tout à fait artificielles dans ce contexte. Le lien qu’elles
tentent d’établir avec le premier cycle ne tient pas, l’arrivée
de Nugiksis dans l’histoire passée de Zorya ne contribuant qu’à
affadir les cinq premiers tomes.
Du
point de vue du scénario, j’ai donc modérément accroché
à la nouvelle quête de Zorya. Pourtant, le rythme, la mise en scène
et quelques trouvailles (pas les doubles pages d’accord...) rendent ce volume
au moins agréable, sinon aussi valable a priori que Le
Parfum des Grinches qui ouvrait le premier cycle. Pour ce qui est du
dessin, je trouve que le trait de Boube n’est pas sans atout. Mise à part
une quatrième de couverture affreuse et une Zorya plutôt inconstante,
le nouveau venu apporte ici un style neuf, très bien composé avec
des cases localement très réussies. Contrat rempli donc pour Boube
à qui il serait idiot de demander de remplacer Crisse, mais qui donne correctement
le change avec ses propres armes.
Alors ?
Ce second cycle de L’Epée de cristal s’annonce comme un
non-événement, et ce n’est pas si mal. La Cité des
vents ne reprend l’histoire là où elle s’achevait que pour
mieux se projeter à des éons dans l’espace et le temps, et nous
en offrir une autre. Le cahier d’esquisses de fin de volume atteste qu’il y a
du répondant graphique. Alors, certes ce n’est pas du Crisse, mais on ne
va pas se flageller avec des haricots pendant des semaines avec ça : c’était
marqué dessus. C’est plutôt vers le scénario que s’orientent
mes craintes et mes espoirs : je suis tiraillé entre l’envie d’y voir un
peu plus d’Epée de cristal et la volonté réciproque
de voir cette histoire s’émanciper pleinement de sa grande, et si encombrante,
soeur. Considérant mon scepticisme initial, tout cela est plutôt
bon signe. Pour le reste, les auteurs trancheront.







