de Carlos Nine et Jorge Zentner
aux éditions Dargaud
Sous-genres :
- Contes
Scénariste :
Jorge Zentner
Dessinateur :
Carlos Nine
Couleurs :
Carlos Nine
Traduction :
Anne-Marie Ruiz
Date de parution : mai 2004
Inédit
Langue d'origine : Espagnol
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 52
Titre en vo : 1
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Conte argentin sur papier à grain
Certaines
bandes dessinées vous rappellent plus que d’autres pourquoi on considère
cette pratique comme un art. En décidant de traduire et éditer Pampa
de Zentner et Nine, les éditions Dargaud se sont sans doute fait la même
remarque. Car, outre les sensibilités de chaque lecteur, on peut reconnaître
qu’il existe, parmi le foisonnement des publications, des bijoux universels qui
méritent de figurer dans toutes les bédéthèques idéales
(à commencer par celle d’ActuSF). Pampa c’est avant tout
un conte fantastico-folklorique argentin, piloté par deux amoureux de leur
pays natal. Jorge Zentner a quitté l’Argentine pour l’Espagne à
la fin des années 70 troquant au passage son activité de journaliste
pour celle de scénariste de bande dessinée. Ses collaborations l’ont
associé à de grands noms de la BD hispanique : Mattotti (Le
Bruit du givre), Gaù (Sept balles pour Oxford)
et surtout Pellejero avec lequel il a obtenu le prix Alph’Art du meilleur album
étranger en 1996 pour Le Silence de Malka. Quant à
Carlos Nine, l’homme est aussi insaisissable que son dessin : tour à tour
peintre, sculpteur, illustrateur, auteur de dessins animés et de livres
pour enfants, il s’est rapidement fait remarquer dans le monde de la BD de par
son style inimitable et somptueux à base de pastels secs sur du papier
canson mi-teinte. Aujourd’hui, même Loisel envie son talent, et il a dessiné
le dernier tome en date de Donjon Monsters (Crève-Coeur),
c’est dire ! Lune d’argent est le deuxième album de ce
conte d’outre-Atlantique qui formera un tryptique unique en son genre.
"Pachamama.
Terre mère. Pampa"
En
participant à une expédition punitive dans un village indigène
et au viol d’une indienne, Francisco Parra s’est condamné lui-même.
Ensorcelé par sa victime, Parra est même maudit par la lune, piégeant
son engeance dans une spirale meurtrière. Chacun des deux fils Parra porte
sa part de la malédiction. Pour Zenon, c’est la part du loup : à
chaque pleine lune, le jeune homme se transforme en un prédateur à
la robe aussi noire que la nuit. Pour Cirilo, c’est la part du spectre : l’image
de Lucia, la femme de Zenon et le fantôme de son père continuent
de le hanter, entretenant son discours d’aliéné.
Le
destin de Cirilo et Zenon est scellé : il ne pourront se libérer
de leur folie et malédiction respectives qu’en tuant l’homme-puma. Et c’est
à Cirilo de le tuer, avec le couteau dont son frère a hérité.
Pour trouver l’homme-puma, Cirilo doit suivre les traces de son père, tuant
et volant sans vergogne. Même ses hommes de main viendront à craindre
celui qui semblait être un doux agneau. Pour mettre la main sur ce hors-la-loi
sanguinaire, les autorités iront jusqu’à faire prisonnier Zenon
qui s’échappera grâce à son pouvoir lycanthropique. Et pendant
ce temps, toujours plus abîmé dans sa folie, Cirilo avance toujours
vers son destin, qui prendra les traits changeants de l’homme-puma et d’un assassin...
"Les
vérités sont comme la lune, elles ont toujours deux visages"
Quel
choc ! Et bon sang que c’est court une BD ! Deux exclamations qui en disent long
sur mon état d’emballement après la lecture de cette Lune
d’Argent. J’étais il y a peu comme beaucoup de lecteurs français,
ignorant ou presque du talent de Nine croisé çà et là
à travers ses illustrations, mais il m’a bien fallu me rendre à
l’évidence : cet homme a un don. Dans Pampa, les planches
sublimes le disputent aux planches magiques. L’approche des formes organiques
de Nine est tantôt rachitisante tantôt bouffante, tantôt anguleuse
et tantôt d’une rondeur toute sensuelle. On a l’impression de trouver un
héritier de Goya converti aux cases et aux phylactères.
On ne peut
pas parler de Nine sans évoquer la technique. Certains seront sans doute
réfractaires à cette méthode, et ceux-là s’arrêteront
sans doute à la couverture. Pour les autres, gageons que ceux qui ne connaissent
pas encore l’artiste seront soufflés par sa maîtrise absolue de la
mise en scène, des couleurs, de la perspective, des formes et des expressions,
balancée par un trait de pastel qui conserve au dessin sa dimension de
mystère et d’impalpable*. Signe que tout ce talent technique n’est là
que pour mettre en valeur le propos, on décèle ici la trame du papier
canson mi-teinte, là les raccords feuille à feuille pour parachever
tel ou tel dessin. Le souci graphique est ailleurs, et Nine nous entraîne
avec ferveur dans la passion et les affres de la vie des Parra.
Et
de la passion il y en a dans l’histoire de Zentner. Il n’y a pas de bien et de
mal dans Pampa. Ou plutôt, le bien et le mal sont comme
les traits de Nine : entremêlés, indissociables, révélateurs
réciproques. Chacun tisse son histoire de fils mélangés où
percent toujours l’amour, le péché, le meurtre et la folie. L’humanité
se fait détestable, se fait aimable, et Zentner nous montre l’inutilité
du jugement, la candeur de notre moralité. Alors, qu’est-ce que je peux
trouver au-delà de sublime ? Aidez-moi quoi ? Et puis aidez-vous aussi en
vous jetant à corps perdu dans cette errance à travers la pampa
argentine.







