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Le Trône d’ébène
de
Thomas Day
Redécouverte d’un visionnaire et tyran africain
On a longtemps connu Thomas Day pour ses nouvelles. Excellent novelliste, il s’était distingué par des récits souvent violents et un peu trash qui avaient le mérite de bousculer le lecteur. Puis vint le temps du roman. Depuis Rêve de guerre en 2001, il en a écrit pas moins de onze, allant de la fantasy à la SF, mais dépassant souvent la simple notion de genre. Parmi les plus marquants : La Voie du sabre et sa suite L’Homme qui voulait tuer l’Empereur. Deux romans qui nous emmenaient dans un Moyen Âge japonais fantastique entre légendes et invention de l’auteur.
Histoire africaine
Pour Le Trône d’Ebène, Thomas Day a décidé de nous raconter l’histoire de celui qui a bâti la légende des Zoulous : Chaka. Né en 1786, il a réussi à unir la nation zoulou et à bâtir un empire plus étendu que la France au cœur de l’Afrique en seulement quelques années, bouleversant en profondeur la société, la stratégie militaire et les traditions des tribus qu’il a conquis. Un réformateur doublé d’un tyran qui va également saigner son peuple en multipliant les guerres et les exécutions sommaires.
C’est son histoire romancée que Thomas Day a décidé de nous conter. Un récit historique donc, mais mâtiné de légendes et d’un rien de fantastique. Sous nos yeux il réécrit le destin de ce personnage hors du commun, le rendant aussi attachant qu’insupportable. On aime l’homme qui gravit les échelons du pouvoir, droit et courageux. On aime beaucoup moins le tyran qu’il devient dévoré par son propre mythe même si on conserve une certaine tendresse pour lui lorsque la folie et la douleur s’en emparent. Il aura finalement une vie courte et violente mais à la hauteur de sa légende.
Passionnant et dépaysant
La balade est belle et dépaysante. Elle permet de redécouvrir un personnage central de l’Histoire d’une Afrique toujours aussi attirante et mystérieuse. Evidemment, ce n’est pas la première fois que ce continent, sa beauté et ses mystères sont pris comme terrain de jeux par les écrivains de SF. On pense bien entendu à Mike Resnik, ou Paul McAuley et ses Diables Blancs. Mais, hasard du calendrier, c’est six mois à peine après la sortie du Zoulou Kingdom de Christophe Lambert, qu’un autre auteur français jette son dévolu sur la foisonnante histoire du peuple zoulou. Avec un traitement bien différent toutefois, et on ne s’étonne finalement pas que Thomas Day se soit passionné pour la démesure de Chaka. Un personnage dont l’esprit visionnaire et la cruauté ont été parfois comparés à tort ou à raison à Napoléon. Mais on sait aussi que c’est la matière humaine qui intéresse Day, et au long de sa narration, il va s’attacher à donner corps à l’empereur-guerrier, le suivant de près pendant son ascension, pour finalement ne s’autoriser un peu de recul que lorsqu’il devient Empereur et que sa folie sanguinaire prend des proportions délirantes.
Au final, cette biographie romancée est une réussite. Elle se dévore de bout en bout, donnant envie de continuer le voyage en remontant, pourquoi pas, aux sources historiques qui ont étayé la fiction. Un signe qui ne trompe pas. Et on se dit que décidément Thomas Day est insaisissable. Se moquant des genres et des courants (même s’il publie ses romans essentiellement au Bélial), il nous offre ce récit africain à mille lieues de La Cité des crânes, son dernier roman, qui se déroulait en Asie (quoiqu’il y ait peut-être à chaque fois une notion de quête). Aussi à l’aise dans le roman historique fantasmé que dans l’autofiction romancée (ou l’uchronie d’ailleurs), Thomas Day s’affiche dans une diversité de genre avec un bonheur équivalent, qui est aussi sans doute la vraie preuve de son talent d’écrivain.
Jérôme Vincent
Y’a pas de cul !
On assimile trop souvent Thomas Day à la crudité de certaines de ses scènes. C’est tout aussi agaçant que réducteur. Car s’il est à la portée du premier venu de mettre des bites dans ses romans, il faut une toute autre plume pour insuffler ce qu’il faut de lyrisme dans cette relecture de l’épopée de Chaka. Et Day s’y est appliqué avec une rigueur et une économie de moyens exemplaire.
Oui, Le Trône d’ébène est un roman de fantasy. Il en reprend les codes et, dans une certaine mesure, les maniérismes. Mais c’est aussi un roman très personnel. L’histoire, à l’évidence, d’une rencontre entre l’auteur et son sujet : la tragédie – au sens grec du terme – du pouvoir. Thème connu, mais rejoué ici sur le mode de la chronique. L’utilisation du registre conté est habile ; elle nous emmène au coin du feu, pour écouter la fabuleuse et dramatique histoire de l’homme qui est le dernier rempart des dieux. Mais malgré leur omniprésence, Le Trône d’ébène est paradoxalement, un roman profane. La foi que Day y professe, est celle que l’homme doit puiser en lui-même pour affronter les changements, et affronter les tumultes du flot de la vie. C’est un roman d’athée, qui établit un glacis défensif contre les commodités symboliques et sémantiques du divin.
En nous livrant avec le minimum d’artifices cette geste légendaire, Thomas Day nous parle de nous. Du monde que nous avons arraché aux dieux et des rênes de la destinée dont nous nous emparons. Il nous parle des hommes libres de leur choix, qui se tiennent debout sur la Terre, pour le meilleur et pour le pire. C’est ce qui lui permet de délivrer quelques très belles pages empruntes d’humanité, notamment sur la paternité.
Un roman court, mais dense, bien maîtrisé de bout en bout. Bref, du Thomas Day comme on l’aime.
Eric Holstein
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